Hervé Giraud

Hervé GIRAUD 29 décembre 1960

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DES LIVRES ET VOUS : - Qu’est-ce qui vous a amené à l’écriture ? Que faisiez-vous avant d’être écrivain ? 

AUTEUR:

Quand j’étais petit, mon père oralisait en les adaptant ses lectures (Maupassant, Henri de Monfreid, Flaubert ou les récits mythologiques). Il m’a donné le goût des mots aussi car il déclamait souvent des vers ou des citations que je finissais par mémoriser (D’Annunzio, De Hérédia, Rimbault et quelques auteurs allemands avaient sa préférence), ça c’était pour le versant réceptif.

Question productions, c’est l’école qui m’a amené à l’écriture. Les enseignants nous donnaient à faire des rédactions dont le sujet était parfois libre et la forme aussi. Je visais le podium ! Pour décrocher une bonne note il fallait éviter les poncifs, rester dans le sujet et viser l’âme du lecteur. Peu m’importait le rapport de dépendance qui nous liait, j’y allais à fond et ça fonctionnait. Venu le temps des dissertations, j’ai aimé jongler avec les contraintes, toujours dans le même but, qu’après corrections, le prof sorte les copies de son sac et annonce : « Je vais vous lire le devoir d’un de vos camarades ». Par la suite, pour concurrencer les mecs qui avaient une guitare, j’écrivais aux filles. Les filles croient aux princes charmants et adorent qu’on leur écrive (sauf celles dont on est amoureux, mais c’est une autre histoire).

Plus tard, j’ai enseigné à mon tour : instituteur. Un métier insupportable par certains aspects mais formidable par d’autres. On embarque du monde avec soi et on fait du théâtre, on chante, on rigole souvent (je suis du genre permissif et non directif, j’ai toujours refusé de mettre mes élèves en rang, par principe) et on soulève des cailloux pour comprendre ce qui se passe dessous. Ce faisant, je n’ai jamais cessé d’écrire : nouvelles, scénarios, articles… sans chercher à être édité, pour m’amuser, aider des copains à monter des projets, écrire des choses pour moi ou mes enfants. A force, j’ai fini par publier des carnets de voyages et des albums que je faisais avec un ami photographe (respectivement « Carnet de voyages » et « Enfants du monde » aux éditions PEMF).

Aujourd’hui, je m’occupe d’un établissement spécialisé qui accueille des enfants qui ont des troubles du comportement (le seul établissement du monde où il n’y a pas de « règlement intérieur », je l’ai viré). Ecrire n’est pas mon métier ; même si je gagne des sous, c’est un truc en plus, comme d’autres font de la musique.

DES LIVRES ET VOUS : - Quels genres aimez-vous lire ?

AUTEUR:

Je lis peu, mais bien (je décortique pour voir comment l’auteur s’y est pris). Je sais surtout ce que je n’aime pas lire : les romans qui suintent l’autobiographie, les écritures faussement racoleuses, les sujets glamours, les livres qui n’ont rien à dire et pire que tout, les romans indexés « jeunesse » qui ne sont de que de mauvais livres écrits par des mauvais auteurs (j’ai des noms !), pas seulement les histoires de princesses ou de pirates mais aussi ces pseudo polars médiocres ou tout ce qui surfe sur la thématique de l’école (du style Truc-machin fait sa sixième) sans oublier les ringards qui usent d’un style « djeune » avec des gros mots et des emprunts aux expressions à la mode. Je ne les aime pas et les dénonce, tout comme j’insiste pour qu’on utilise des albums pour apprendre à lire aux enfants, une entrée par le sens plutôt que par l’obéissance à un code imposé, tel qu’on le pratique avec Ratus ou autres médiocrités. Un livre doit apporter des clefs de compréhension du monde, porter une littérature qui est, selon la définition de Pessoa « La preuve que la vie ne suffit pas». Pour le reste, tout me va : policiers, SF, romans psychologiques, essais, biographies…

Mon livre culte c’est "Motel Chronicle" de Sam Shepard, un recueil écrit dans un style aussi puissant que dépouillé. Dire tout sans rien nommer : c’est fort. J’en relis régulièrement des passages pour me ressourcer.

DES LIVRES ET VOUS :

- En tant que lecteur, quel roman a marqué votre adolescence? Quel roman jeunesse conseilleriez-vous aux internautes ?

AUTEUR:

Adolescent, j’aimais bien les récits d’aventures, de voile, de tours du monde. Arthaud avait une collection : "Annapurna premier 8000", "l’expédition du Kon Tiki", "le tour du monde en 2 CV" (Jacques Séguéla), "La longue route" (Moitessier). J’aimais bien les livres comme "Le vieil homme et la mer", des choses qui racontaient des histoires d’hommes, de découvertes, de dépassements. J’ai eu une période où les romans de guerre me fascinaient : "La liberté ou la mort" de Kazantzakis, Hemingway, Kessel... Mon préféré : "La peur" de Gabriel Chevalier, sur la première guerre mondiale. J’aime bien les histoires d’enfance aussi : "Vipère au poing", "La vie devant soi", "les pieds bleus" (Claude Ponti). Je voudrais que l’on fasse sauter l’étiquette de roman jeunesse et que l’on se contente d’une littérature universelle. On peut lire "Le livre de la jungle" (en traduction originale !) ou "Poil de carotte" à tout âge et y trouver son compte.

Aux adolescents, je recommande d’être curieux de tout et de lire n’importe quoi, y compris des magazines si les romans les rebutent ; de ne pas se forcer, ils finiront bien par trouver le style, le genre ou les auteurs qui leur conviennent. Je leur conseille aussi de faire de la mobylette, de draguer et de se prendre des gamelles. Le piège serait de vivre devant un écran sans jamais risquer de s’écorcher. Le livre, c’est la vie, mais à condition de vivre aussi.

DES LIVRES ET VOUS :

- Vos livres sont-ils tous destinés à un public d’adolescents ? Pourquoi vous adresser à ce type de public ?

AUTEUR:

Parce que j’avais publié un recueil de nouvelles qui me semblait trans-âge ("Pas folle la guêpe"), Gallimard jeunesse était intéressé, Thierry Magnier aussi, tous les deux sont éditeurs jeunesse, alors j’ai un passeport d’auteur jeunesse. Il est vrai que ce n’est pas dans ma nature de faire l’apologie du sexe, de l’alcool et de la drogue, donc ça collait. Cependant, à la rentrée, je publie un roman « adulte», le titre : "Le pull où j’ai grandi". Même si je n’aurai pas le Nobel de littérature, ça apporte une preuve supplémentaire qu’un auteur jeunesse n’est pas un auteur en réduction.

DES LIVRES ET VOUS :

- Quelles difficultés rencontrez-vous dans la rédaction d’un roman ? Combien de temps mettez-vous entre la naissance d’un roman et son point final ?

AUTEUR:

Si j’ai une idée et qu’elle justifie un roman, je suis content. Ensuite, je me documente, je prends des notes, j’en parle autour de moi, j’y pense la nuit, le jour, aux feux rouges, en faisant du sport, en me brossant les dents… Je rédige des pages ; je peux commencer par l’épilogue, poursuivre par des passages épars, selon mon humeur, mon temps disponible, mon envie et les besoins du livre. Si je suis d’humeur morose, j’écris un passage triste ; si je suis d’humeur joyeuse, j’écris des clowneries. Je ne me soucie pas trop du style ou du contenu et puis j’assemble tout ce que je ne mets pas à la corbeille. La difficulté c’est de ne pas se disperser, ni être bavard, rassembler les idées et les morceaux pour en faire un tout cohérent, et surtout de me mettre en permanence en relation avec le lecteur (je le prends par le bras, j’annonce la couleur dès la première page – le contrat de lecteur- et je ne le lâche pas). Ensuite mon éditrice arrache pas mal de pages car elle trouve que j’ai tendance à un faire des tonnes quand j’ai trouvé un filon. Je me donne un an pour faire un roman. Le moment que je préfère c’est la relecture, ajouter une virgule par-ci, par là ; améliorer une phrase en supprimant une proposition relative ou un mot moche (le mot « comme » est très moche par exemple. C’est un exercice intéressant de réécrire une phrase qui le contient).

DES LIVRES ET VOUS :

- Où et quand écrivez-vous généralement ?

AUTEUR:

Chez moi, de préférence quand il pleut (sinon, j’ai des trucs à faire dehors et comme j’adore être dehors. Beurk, j’ai écrit « comme »), vitres ouvertes, en jean et pieds nus avec un fond de piano (les variations Goldberg, par exemple). Le matin est plus propice, mais la fin d’après-midi n’est pas mal non plus. Je travaille par tranches de quinze minutes et je fais des pauses (aller voir si il y a du courrier, faire rentrer le chat, le faire sortir, regarder dehors, monter le son, boire un expresso…) tout est prétexte à reprendre mon souffle. Je suis incapable de me concentrer longtemps, depuis toujours. Pour autant, j’écris très vite (au clavier, avec tous les doigts, sans regarder mes mains, aussi vite que ma pensée défile). Quand je n’ai vraiment plus d’inspiration, je prends mon bateau (même s’il pleut) et je vais faire un tour (j’habite au bord de la Marne). Le cadre où je vis et où j’écris est essentiel : Il me faut de l’eau pas loin (mer, lac, rivière, ruisseau, pluie).

DES LIVRES ET VOUS :

- Comment vous sentez-vous lors de la publication d’un livre?

AUTEUR:

Je me sens serein car je n’ai aucune ambition, sinon d’être édité encore et toujours. Le jour où un éditeur à qui vous avez envoyé un manuscrit vous téléphone et vous dit : « J’aime beaucoup ce que vous faites » vous rend heureux pour le restant de vos jours. Je suis absolument ravi d’être lu, d’avoir des retours, de lire des articles sur mon travail, de rencontrer des gens, de recevoir des chèques (je les laisse toujours traîner un mois sur le frigo, j’ai trop connu ce que « être fauché » veut dire). J’ai peur du jour où tout cela va s’arrêter, où je ne serai plus invité dans des salons, où on dira de moi : « Le pauvre, il est "has-been" maintenant, mais il ne s’en est pas rendu compte ». Pour ça, je peux compter sur ceux qui m’éditent, on est bancable ou on ne l’est pas. Il n’y aura pas de quartier.

DES LIVRES ET VOUS :

- Des infos sur votre prochain roman ?

AUTEUR:

Comme on m’a dit que les romans historiques ne se vendaient pas, je me lance dans un roman historique (l’action se déroule vers 1700). Pour le moment : je compile. Je visite des musées, je lis, j’annote, je me documente, je gribouille quelques passages. Il se pourrait bien que le héros soit une fille. Rien ne presse.

Le paradoxe de l’écriture, c’est que c’est un acte solitaire mais qui est essentiellement tourné vers les autres. On écrit pour partager, pour être aimé ou prendre celui d’être détester, pour briller certainement, pour exister forcément. L’écrivain est un imposteur qui maîtrise tout à fait l’image qu’il donne de lui. Je ne donne à voir que des choses que j’ai pris le temps d’adapter pour les rendre désirables et je m’en excuse.

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